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Un shampoing solide est un pain lavant dont on a retiré l’eau, qui représente 80 % d’un flacon classique. Ce qui reste tient dans la paume : des tensioactifs, parfois des huiles végétales, des poudres de plantes ou des huiles essentielles. Le format a quitté les boutiques bio pour les rayons de supermarché, et il traîne derrière lui une réputation d’évidence écologique.
Deux produits très différents se cachent pourtant sous la même forme de savonnette : le shampoing solide à base de tensioactifs et le savon shampoing issu de la saponification. Le premier convient à presque tous les cheveux, le second beaucoup moins. Que gagne-t-on réellement à basculer, et à quelles conditions ?
Deux chimies qui n’ont rien à voir
Le shampoing solide classique est un syndet, contraction de l’anglais synthetic detergent. Il ne contient aucune molécule de savon, mais des tensioactifs comme le sodium cocoyl isethionate ou le sodium coco-sulfate. Ces agents ont été mis au point pendant la Seconde Guerre mondiale précisément parce qu’un savon ordinaire ne mousse pas en eau de mer.
Le savon shampoing, lui, naît de la saponification de corps gras, à froid ou à chaud. L’appellation ne se définit pas par l’usage revendiqué mais par la formule, comme le rappelle la formulatrice Alice Roux : un savon reste un savon, quel que soit le mot inscrit sur l’étui. Sa différence tient au pH, structurellement alcalin, autour de 9, quand un produit lavant capillaire est plutôt attendu entre 5 et 6.
Cet écart a une conséquence très concrète en France, où l’eau est calcaire sur une large partie du territoire. Un savon y forme des sels insolubles qui restent sur la fibre après rinçage et donnent des cheveux ternes et mous en séchant. Le vieux rinçage au vinaigre servait à dissoudre ce dépôt, et il devient inutile avec un syndet.

Un marché qui décolle sans encore peser lourd
Les cosmétiques solides ont séduit 13,4 millions de Français dès 2020, soit plus d’un adulte sur quatre, selon les données de la filière relayées par Industries Cosmétiques. Dans les réseaux bio spécialisés, les shampoings solides ont gagné 2,3 points de part de marché entre 2019 et 2021, pour atteindre 21,3 points du rayon hygiène.
La grande distribution raconte une autre histoire. Fin 2020, le solide pesait 0,3 % du marché capillaire, un peu moins de 1,5 million d’euros sur 477 millions de chiffre d’affaires relevés par le panel IRI, malgré une croissance de 422 % en valeur sur l’année. Cet écart entre l’engouement et le rayon explique la difficulté à mesurer le phénomène.
En Europe, on estime que ce marché représente 5 % du marché cosmétique mais les prévisions annoncent surtout une forte croissance. En France, la cosmétique solide est un marché très dynamique où plusieurs typologies de marques sont présentes.
Stéphanie Reymond, fondatrice de l’agence de conseil cosmétique Effervescience, dans une enquête de Premium Beauty News publiée le 9 juin 2020
Ce que le format fait vraiment gagner
Un bénéfice sort intact de tous les tests indépendants, et c’est l’emballage. La loi anti-gaspillage vise la fin des emballages plastique à usage unique d’ici 2040, sur un gisement de 2,2 millions de tonnes mises chaque année sur le marché français dont 27 % seulement sont recyclées. Les autres avantages méritent d’être triés.
- Aucun flacon plastique, donc moins de pétrole extrait et un étui carton ou papier recyclable ;
- Un poids transporté bien inférieur, l’eau ne voyageant plus dans le camion ;
- Une absence d’eau dans la formule, qui limite le recours aux conservateurs ;
- Un produit utilisable jusqu’au dernier gramme, contrairement au fond de flacon ;
- Un format cabine accepté en bagage à main, à condition de le laisser sécher avant de le ranger.
Ce dernier point mérite une nuance de terrain : un pain rangé humide colle et se casse, et il faut compter au moins vingt-quatre heures de séchage avant la mise en boîte. Un porte-savon drainant ou aimanté prolonge nettement la durée de vie du produit à la maison.
Un Français sur trois seulement trie systématiquement ses produits d’hygiène et de beauté, d’après un baromètre Harris Interactive cité par Citeo, alors que 64 % placent la recyclabilité en tête des critères d’un emballage responsable. L’écart entre l’intention et le geste ressemble à celui que l’on observe sur la volonté d’acheter moins au quotidien.
L’argument économique passé au banc d’essai
Une promesse revient sur presque tous les étuis : un pain remplacerait deux ou trois flacons de 250 ml. Deux associations de consommateurs ont mis des produits en laboratoire, et leurs conclusions convergent contre cette allégation.
| Promesse courante | Ce que montrent les tests | Source |
|---|---|---|
| Un pain vaut deux à trois flacons de 250 ml | Le plus souvent un peu plus d’un flacon, aucun n’atteint deux flacons | UFC-Que Choisir et Test-Achats, 2022 |
| Le solide revient moins cher | 1,2 à 4,5 fois plus cher par lavage que le liquide de la même marque | UFC-Que Choisir, 16 produits |
| Le format allège la facture | 119 €/kg en moyenne, soit 0,162 € par lavage | Test-Achats, 13 produits |
| Le solide fait économiser de l’eau | Aucune analyse de cycle de vie publique ne le chiffre | UFC-Que Choisir |
La concentration explique une partie de ces résultats. Un shampoing liquide contient 15 à 25 % de tensioactifs purs, un pain solide du commerce en contient entre 65 et 90 %. L’irritation d’un tensioactif étant dose-dépendante, même un agent réputé doux devient agressif à ces niveaux.
Un détail de formulation aggrave le tableau. Les shampoings liquides associent un tensioactif principal à un tensioactif amphotère qui l’adoucit, or ces molécules liquides ne tiennent pas dans un pain sans le déliter. Fabriquer son propre pain lavant à la maison se heurte exactement à la même contrainte.
Choisir selon son eau et ses cheveux
Le vrai critère de choix n’est pas solide ou liquide, mais syndet ou savon. La liste des ingrédients tranche en trois secondes : un nom de tensioactif en tête signale un syndet, la mention sodium olivate ou sodium cocoate signale un savon saponifié. Le second convient surtout aux cheveux courts et à une eau douce.
Les cheveux longs, épais, bouclés ou colorés supportent mal l’alcalinité, qui ouvre les écailles et fait dégorger la couleur. Test-Achats a d’ailleurs relevé que le démêlage et le volume déçoivent le plus souvent avec un pain solide. Un cuir chevelu sujet à l’eczéma ou à la dermite séborrhéique demande la même prudence.
Les labels aident à condition de ne pas les confondre. Cosmébio est une association française qui délivre un label depuis 2002 ; Ecocert, Cosmécert et Bureau Veritas sont des organismes certificateurs, pas des labels. Les mentions Cosmos Organic et Cosmos Natural renvoient au référentiel européen commun, en vigueur depuis 2017. Le geste de séchage compte autant que le choix, tout comme la façon d’essorer ses cheveux après le rinçage.
Ce qui se joue vraiment sous la douche
Une donnée remet les arguments à leur place : l’impact environnemental d’un shampoing dépend en grande partie de la phase d’utilisation, au point de gommer l’écart entre les deux formats. Couper l’eau pendant le lavage pèse plus lourd que le choix du contenant, rappelle l’UFC-Que Choisir. Le pain n’est pas du zéro déchet, il est un flacon en moins.
Reste une question rarement posée : pourquoi le rayon capillaire concentre-t-il autant d’attention alors que la salle de bain compte une dizaine d’autres flacons ? Le shampoing a servi de produit d’appel à toute une filière, et les déodorants et dentifrices solides suivent la même trajectoire, avec les mêmes promesses et les mêmes angles morts. La prochaine génération de tests dira si la leçon a été retenue.


