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Exfolier sa peau consiste à détacher les cornéocytes, ces cellules mortes qui s’accumulent en surface de l’épiderme et ternissent le teint. Le geste se pratique de deux manières : par abrasion, avec des grains ou un gant, ou par dissolution, avec des acides. Les deux voies n’ont ni les mêmes indications ni les mêmes risques, ce que les rayons cosmétiques laissent rarement deviner.
Le sujet mobilise beaucoup de monde. L’acné touche 3,3 millions de Français et constitue la première dermatose du pays selon l’étude Objectifs Peau de la Société française de dermatologie, menée auprès de 20 012 personnes. À l’inverse, 59 % des Français se déclarent de peau sensible. Comment exfolier sans fragiliser une barrière cutanée déjà sollicitée ?
Deux façons de décoller les cellules mortes
L’exfoliation mécanique repose sur une action physique. Gant de crin et savon noir au hammam, brosse à sec, éponge, ou grains de sucre, de sel, de bambou et de noyaux broyés : le principe reste identique. Plus les grains sont fins, plus le gommage est doux, une règle simple que les textures les plus spectaculaires font oublier.
L’exfoliation chimique dissout le ciment qui retient les cornéocytes entre eux. Les alpha-hydroxyacides, glycolique et lactique en tête, sont hydrosolubles et travaillent en surface. L’acide salicylique, seul bêta-hydroxyacide vraiment répandu, est liposoluble et pénètre à l’intérieur des pores, ce qui explique son intérêt sur les peaux grasses.

Une troisième famille reste discrète en rayon, celle des enzymes végétales issues de la papaye, de l’ananas ou du pamplemousse. Sans abrasion ni acidité marquée, elles offrent l’option la mieux tolérée par les peaux réactives. Les poly-hydroxyacides, comme la gluconolactone, jouent un rôle voisin en retenant l’eau dans l’épiderme.
Pourquoi le mythe des vingt-huit jours a la vie dure
Un chiffre circule dans presque tous les contenus beauté : la peau se renouvellerait tous les vingt-huit jours, ce qui justifierait un gommage hebdomadaire. La littérature scientifique dit autre chose. Une mesure publiée en 1994 dans le Journal of Dermatological Science établit un temps de renouvellement de 47 à 48 jours sur une peau normale.
Un travail plus ancien publié dans le British Journal of Dermatology donnait déjà une fourchette de 40 à 56 jours, contre 6 à 8 jours sur une peau psoriasique. Le cycle réel s’étire donc sur près d’un mois et demi, ce qui affaiblit l’argument d’un gommage très fréquent chez l’adulte en bonne santé.
Les praticiens s’accordent sur un plafond bas. Deux gommages par semaine au maximum, trois si la peau est très épaisse, au-delà desquels la barrière cutanée s’abîme et l’inflammation s’installe. Alterner les actifs d’un soir à l’autre, comme le propose la méthode qui espace les soins actifs, limite ce risque de saturation.
Ce que la réglementation a changé dans les tubes
Les microbilles de plastique ont disparu des gommages, et pas par vertu spontanée. La France les a interdites dans les cosmétiques rincés à compter du 1er janvier 2018, et l’Union européenne a suivi le 17 octobre 2023 avec le règlement 2023/2055. Les concentrations d’acides sont, elles, encadrées différemment de part et d’autre de l’Atlantique.
| Famille | Exemple | Cadre européen | Peau visée |
|---|---|---|---|
| AHA | Acide glycolique | 4 % à pH ≥ 3,8 (avis du comité scientifique) | Peau terne, épaisse, marquée |
| AHA | Acide lactique | 2,5 % à pH ≥ 5,0 | Peau sèche ou déshydratée |
| BHA | Acide salicylique | 2 % hors capillaires, interdit avant 3 ans | Peau grasse, pores obstrués |
| PHA | Gluconolactone | Aucune restriction spécifique | Peau sensible ou réactive |
Un produit américain affichant 10 % d’acide glycolique n’a donc pas le même statut qu’une formule européenne. La Food and Drug Administration autorise cette concentration à pH supérieur ou égal à 3,5, en imposant une protection solaire et une mention d’avertissement sur l’étiquette. Comparer deux pourcentages sans regarder le pH n’a aucun sens.
Adapter le geste à son type de peau
L’Académie américaine de dermatologie, dont la fiche a été revue en février 2026, publie des recommandations qui varient nettement selon la peau. Ces indications valent aussi bien pour le visage que pour le corps, à condition d’ajuster la pression et la durée.
- Peau sèche, sensible ou à tendance acnéique : un simple gant de toilette et un exfoliant chimique doux, l’abrasion étant souvent trop irritante ;
- Peau grasse ou épaisse : tolérance meilleure aux acides plus concentrés comme à l’exfoliation mécanique ;
- Peau mate ou foncée, ou peau qui garde des marques après une poussée d’acné : éviter les formes agressives, qui accentuent l’hyperpigmentation ;
- Zones épaisses comme les coudes, les genoux et les talons : le geste y est mieux supporté qu’ailleurs ;
- Peau coupée, irritée ou brûlée par le soleil : aucune exfoliation, sans exception.
Le mode opératoire tient en quelques secondes. Petits mouvements circulaires pendant une trentaine de secondes, rinçage à l’eau tiède plutôt que chaude, puis application immédiate d’un hydratant, l’exfoliation étant desséchante par nature. Une pression légère suffit, la brosse et l’éponge demandant des passages courts. Les gestes détaillés dans le mode d’emploi d’un produit exfoliant valent d’être relus avant le premier essai.
Les erreurs qui abîment la barrière cutanée
Le cumul est la faute la plus répandue. Empiler un acide de soir, un gommage à grains le week-end et un rétinoïde en traitement revient à agresser trois fois la même couche. L’Académie américaine de dermatologie prévient que l’association avec un rétinoïde aggrave la sécheresse et peut déclencher des poussées d’acné.
Les signes d’alerte se repèrent vite : rougeurs marquées, plaques, sensation de brûlure qui persiste, démangeaisons. La sensation de picotement n’est pas un gage d’efficacité, contrairement à une croyance tenace. Sur-stimuler la peau provoque des micro-inflammations et, à terme, les imperfections que l’on cherchait à effacer.
Les peaux sensibles, eczémateuses, rosacées, allergiques, qui tachent facilement, devraient éviter les exfoliations chimiques ou physiques agressives. Des exfoliants doux ou bien enzymatiques sont préférables.
Docteur Jean-François Tremblay, dermatologue et directeur médical de la clinique MédIME, dans La Presse, le 13 mai 2015
Le soleil forme le dernier angle mort. Les avis européens sur les alpha-hydroxyacides recommandent d’éviter l’exposition et d’utiliser une protection adaptée, tandis que la réglementation américaine impose l’avertissement sur l’emballage. Exfolier pour préparer un bronzage revient à faire l’inverse de ce que conseillent les dermatologues.
Un soin facultatif, et c’est plutôt une bonne nouvelle
Les sociétés savantes n’en font jamais une obligation. L’Académie américaine de dermatologie écrit que l’exfoliation ne convient pas à tout le monde et qu’un geste mal conduit fait plus de mal que de bien. Une peau lavée avec un nettoyant doux se porte souvent très bien sans aucun exfoliant, et des alternatives sans produit cosmétique existent pour qui veut essayer.
La Société française de dermatologie et sa branche pédiatrique ont d’ailleurs publié en février 2025 une alerte commune sur les instituts de beauté pour enfants, rappelant qu’aucune routine n’a de justification médicale avant l’âge adulte. La question posée aux adultes est la même, en creux : le rituel répond-il à un besoin de la peau, ou à un usage installé par le marketing ? Le marché mondial des gommages corporels, estimé à 2,70 milliards de dollars en 2025 par Mordor Intelligence, indique de quel côté penche l’incitation.


