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Une vidéo de vingt-quatre minutes s’est installée en tête des tendances YouTube françaises depuis le week-end. On y suit MrBeast de chantier en chantier dans Minecraft, jusqu’à la construction qui donne son titre à la séquence, une reproduction de la Terre entière où un bloc posé vaut un mètre cube réel. Le projet s’appelle Build The Earth, il tourne depuis mars 2020, et il n’avait jamais bénéficié d’une vitrine de cette taille.
Build The Earth n’est ni un jeu ni un serveur de plus. C’est un chantier collaboratif ouvert, où des équipes réparties par pays rebâtissent leurs villes et leurs monuments à la bonne échelle, en s’appuyant sur des données cartographiques réelles. L’idée est née juste avant le confinement de 2020, la crise sanitaire lui a fourni ses premiers milliers de volontaires, et six ans plus tard le compteur de blocs a franchi le millier de milliards. Une question traverse pourtant la séquence sans y trouver de réponse claire : pourquoi un chantier lancé il y a six ans redevient-il un phénomène maintenant ?
Une vidéo qui prend la tête des tendances en quelques heures
Le format n’a rien d’inédit pour son auteur, et c’est précisément ce qui frappe. Publiée samedi 29 août, la vidéo a dépassé les 19 millions de vues au cours de sa première journée en ligne, d’après le décompte relevé par le site Just Jared. Sur le classement français des tendances, elle progresse plus vite que tout le reste du palmarès, à plus de 850 000 vues par heure, un rythme qui rappelle les records de vues qui se jouent en une seule semaine.
La séquence enchaîne les chantiers avant d’arriver à Build The Earth, et cette progression n’a rien d’anodin. Elle installe une échelle de comparaison, si bien que le projet collectif apparaît en dernier comme un aboutissement et non comme une curiosité. La mise en scène pèse ici autant que le sujet filmé, un procédé déjà vu avec les longues séquences de jeu diffusées sans prévenir.
Ce que recouvre vraiment le chantier Build The Earth
Le projet a été lancé en mars 2020 par le YouTubeur PippenFTS, qui a diffusé une vidéo d’appel invitant n’importe qui à venir rebâtir sa région. Le serveur Discord monté pour coordonner l’effort a rassemblé plus de cent mille inscrits dès le mois d’avril suivant, en plein confinement mondial. Son fondateur a quitté l’aventure en 2024 ; la communauté, elle, continue de la faire tourner.
Techniquement, l’affaire repose sur deux modifications du jeu. Cubic Chunks a d’abord servi à faire sauter la limite de hauteur de Minecraft, qui plafonnait les constructions bien en dessous de ce qu’exige une chaîne de montagnes. Terra++ génère de son côté le relief automatiquement, en puisant dans les données ouvertes d’OpenStreetMap, ce qui évite aux volontaires de modeler chaque colline à la main. La mise à jour 1.18 a relevé les limites du jeu de base, et une large part du chantier a depuis migré vers les versions récentes sans le moindre module additionnel.
Un détail cartographique en dit long sur les priorités du projet. Les organisateurs ont écarté la projection de Mercator, jugée trop déformante, au profit d’une version modifiée de la projection Dymaxion. Ce choix protège la fidélité des masses continentales et sacrifie les océans, ce qui revient à dire que reconstruire la planète, pour ces bâtisseurs, signifie d’abord reconstruire ce que les humains y ont posé.
Les chiffres qui donnent la mesure de l’entreprise
Les ordres de grandeur avancés autour de Build The Earth restent difficiles à se représenter, et le Guinness World Records en a homologué une partie sous l’intitulé de plus grand projet Minecraft. Voici les repères chiffrés qui circulent aujourd’hui, tels que les donnent les responsables du chantier et l’institution qui a validé le record :
- plus de mille milliards de blocs posés depuis 2020, selon l’estimation de MineFact, développeur et responsable du projet ;
- moins de 1 % de la surface terrestre effectivement bâtie, de l’aveu des équipes elles-mêmes ;
- plus de 8 000 contributeurs recensés au 24 juin 2025 ;
- environ 768 millions de mètres carrés achevés à cette même date ;
- 3 720 membres pour la seule équipe de New York, la plus fournie de toutes.
Rapportés à la surface réelle du globe, ces 768 millions de mètres carrés pèsent une fraction infime de la planète, que le Guinness chiffre à environ 0,00000015 % d’avancement. L’écart entre l’effort fourni et le résultat visible est exactement ce qui décourage la plupart des projets communautaires de cette envergure.
Build The Earth tient pourtant depuis six ans, avec ses vagues d’activité et ses longs creux. Le calendrier de cette remontée soudaine n’a rien d’un hasard, et il tient autant à l’histoire de la chaîne qui l’a filmée qu’à l’état actuel de YouTube.
Pourquoi la mise en lumière tombe maintenant
MrBeast n’a pas découvert le projet samedi dernier. En juillet 2020, il avait déjà réuni une cinquantaine de personnes pour rebâtir Raleigh, sa ville de Caroline du Nord, à l’intérieur de ce même chantier. Son retour six ans plus tard tient autant de la visite guidée que du retour aux sources, chez un créateur dont on connaît surtout l’art de transformer un événement privé en phénomène.
Cette dimension collective est ce qu’il met en avant, plutôt que la prouesse technique ou le nombre de blocs empilés. La valeur du chantier tient à ceux qui le mènent, et non à la taille du fichier qu’il finit par produire.
Que des dizaines de milliers de personnes venues de cultures et de régions différentes se réunissent pour bâtir une réplique de la planète dans Minecraft, c’est une chose que je n’avais jamais vue.
MrBeast, dans sa vidéo consacrée aux constructions Minecraft, mise en ligne le 29 août 2026
L’argument porte parce qu’il prend le contre-pied de ce que la plateforme met en avant en 2026, à savoir des formats courts, une consommation rapide et des vidéos calibrées pour leurs premières secondes. Un chantier qui avance de quelques bâtiments par mois raconte l’inverse exact, et cette lenteur assumée devient un argument auprès d’un public saturé de contenus jetables.
Le morceau français du puzzle
La France dispose de sa propre équipe dans le projet, BTE-France, qui couvre le territoire métropolitain comme les collectivités d’outre-mer. Paris y avance lentement : la fiche publique du chantier parisien affiche 5 % d’avancement après six ans de travaux, un chiffre que les bâtisseurs revendiquent plutôt qu’ils ne le subissent.
Leur parti pris est écrit noir sur blanc sur cette fiche, où ils expliquent faire passer la qualité largement avant la quantité, quitte à afficher un pourcentage dérisoire. Les monuments terminés ou bien engagés donnent la mesure de l’exigence, de la tour Eiffel à Notre-Dame et l’île de la Cité, du Sacré-Cœur au Palais Garnier, en passant par le Louvre, le musée d’Orsay et les grandes gares parisiennes. Reproduire un immeuble haussmannien bloc par bloc occupe un volontaire pendant des semaines, et personne dans l’équipe n’est payé pour cela.
Ce que six ans de chantier laissent entrevoir
Le pic d’audience va retomber, comme il retombe toujours. La question qui restera est celle de la relève, parce qu’un chantier ouvert vit de l’arrivée continue de volontaires et qu’une vidéo à 19 millions de vues envoie d’un coup une vague de nouveaux venus sur des serveurs tenus par des bénévoles. Les équipes nationales ont déjà vécu ce genre d’afflux en 2020, avec les difficultés d’encadrement que cela suppose.
Le décompte des blocs, lui, ne dit pas grand-chose. Mille milliards de blocs pour moins de 1 % de la Terre signifient surtout que le projet ne sera jamais achevé au sens strict, et que ses participants le savent parfaitement. Ce qui se joue relève de l’entretien d’un commun numérique bien plus que de la course vers un objectif atteignable.
La partie française du chantier est la plus lisible d’ici, et sans doute la plus parlante : voir sa propre ville sortir bloc à bloc de la carte modifie le rapport qu’on entretient avec un jeu vidéo vieux de quinze ans. Le prochain quartier parisien dépendra d’une poignée de volontaires qui, eux, n’attendent aucune vue.


