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Dans une rame de métro, une salle d’attente ou une file de supermarché, la main part presque toute seule vers la poche où dort le téléphone. Selon l’édition 2025 du Baromètre du numérique, pilotée par le CREDOC pour l’Arcep et l’Arcom, les Français passent environ quatre heures par jour devant leurs écrans, soit près d’un quart de leur temps éveillé. Le geste est devenu si banal qu’on ne le remarque même plus.
Le sac analogique, traduction du terme « analog bag » venu des réseaux sociaux, prend le contre-pied de cet automatisme. Le principe consiste à glisser dans un petit sac quelques objets sans écran, un livre, un carnet, un tricot, un jeu de cartes, puis à le garder à portée de main pour occuper les temps morts autrement qu’en faisant défiler un fil d’actualité. Derrière ce geste presque enfantin se cache une interrogation sérieuse : comment reprendre la main sur ces minutes que le smartphone a colonisées sans qu’on s’en aperçoive ?
Une tendance née au cœur même des réseaux sociaux
Le paradoxe a de quoi retenir l’attention : c’est sur TikTok que le sac analogique s’est fait connaître. D’après La Presse, qui consacrait un article au phénomène en novembre 2025, le hashtag #analog a été popularisé par l’influenceuse américaine Sierra Campbell, dont les vidéos montrant un sac rempli de mots cachés, de laine et de coloriages ont été vues des millions de fois.
La mécanique de diffusion n’a rien d’un hasard. Les plateformes valorisent ce qui se montre, et un sac ouvert sur une table, avec ses carnets et ses crayons de couleur, se photographie mieux qu’une résolution abstraite. La tendance a ainsi voyagé des États-Unis vers l’Europe francophone en quelques semaines, reprise par des médias généralistes, des éditeurs et des librairies qui y ont vu un écho à leurs propres préoccupations.
Ce succès s’inscrit dans une famille plus large de micro-stratégies de déconnexion, comme le fait de reculer le premier scroll de la journée ou les week-ends sans notifications. Le sac analogique s’en distingue sur un point précis : il ne demande pas de renoncer au téléphone, il propose une alternative concrète et immédiatement disponible. Reste à savoir ce qu’on y met réellement.
Que glisser dans un sac analogique ?
Le contenu du sac n’obéit à aucune règle officielle, mais les retours d’expérience qui circulent dessinent une base simple, peu coûteuse et facile à transporter. Quelques valeurs sûres reviennent presque systématiquement :
- un livre de poche ou un recueil de nouvelles, plus facile à sortir qu’un pavé ;
- un carnet et un stylo, pour les listes, les idées ou le dessin ;
- une grille de mots fléchés, de sudoku ou un petit livre de jeux ;
- un ouvrage de tricot ou de crochet déjà commencé, donc facile à reprendre ;
- un jeu de cartes classique, qui fonctionne aussi à deux ou en famille ;
- quelques cartes postales à écrire, timbres compris.
L’ensemble tient dans un tote bag et coûte rarement plus de 20 € quand on pioche dans ce qu’on possède déjà. À titre de comparaison, d’après le baromètre 2025 du Centre national du livre réalisé avec Ipsos, les Français ne consacrent plus que 31 minutes par jour à la lecture, tous supports confondus. Un sac bien garni ne révolutionne rien, mais il remet physiquement ces activités sur le chemin de la main, et ce détail logistique pèse lourd dans la bataille de l’attention.
Ce que la bascule vers les écrans change à l’attention
Les chiffres du décrochage sont nets. Le même baromètre du CNL indique que les moins de 25 ans lisent en moyenne 28 minutes par jour, quand ils passent plus de cinq heures quotidiennes devant un écran, soit un rapport de un à dix. L’écart s’est encore creusé, avec 53 minutes d’écran quotidien supplémentaires par rapport à 2023.
Cette dérive nourrit un malaise largement partagé. D’après le Baromètre du numérique 2025, une personne sur deux estime passer trop de temps devant les écrans, et une sur cinq « beaucoup trop ». Le diagnostic avait été posé dès 2019 par l’essayiste Bruno Patino, et il n’a pas pris une ride.
Nous voilà devenus des poissons rouges, enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis au manège de nos alertes et de nos messages instantanés.
Bruno Patino, essayiste et dirigeant de médias, dans La Civilisation du poisson rouge, Grasset, 2019
La réponse par un sac de toile peut sembler dérisoire face à des plateformes conçues pour capter l’attention. Elle possède pourtant un avantage décisif sur les grandes résolutions : aucune application, aucun abonnement, aucun sevrage brutal. Encore faut-il composer le sac avec un minimum de méthode.
Composer un sac qui sera vraiment utilisé
Le piège principal consiste à voir trop grand. Un sac trop lourd, trop ambitieux ou trop vertueux finit au fond d’un placard en dix jours. La règle qui revient chez les adeptes tient en une phrase : privilégier des activités qui se lancent en moins de trente secondes et qui s’interrompent sans frustration, exactement comme un fil d’actualité.
Le choix des contenus gagne à partir de ce qui fait réellement plaisir plutôt que de ce qui semble cultivé. Les habitués conseillent de recenser ses propres sources de plaisir hors ligne, à la manière d’un menu personnel d’activités plaisantes, puis d’en glisser deux ou trois dans le sac, pas davantage. Mieux vaut un carnet qu’on ouvre vraiment qu’une pile de classiques intimidants.
Les expériences de déconnexion filmées le montrent bien : le plus dur n’est pas de remplir le sac, c’est d’y revenir une fois la nouveauté passée. C’est précisément là que l’ancrage dans les routines existantes fait la différence.
L’inscrire dans les routines du quotidien
Les occasions ne manquent pas : trajets en transports en commun, pause déjeuner, attente chez le médecin, soirée sur un balcon ou une terrasse. D’après le Baromètre du numérique, près d’une personne sur quatre dépasse les cinq heures d’écran par jour, et ces heures se nichent justement dans ces interstices. Poser le sac près de la porte d’entrée, ou à côté d’un coin lecture aménagé chez soi, suffit souvent à déclencher le réflexe.
Le sac analogique se prête aussi au collectif : un jeu de cartes à la pause déjeuner, des mots fléchés partagés dans le train, une carte postale écrite à deux. Pour les parents, c’est une façon de montrer l’exemple sans discours moralisateur, alors que les moins de 25 ans cumulent plus de 35 heures d’écran par semaine selon le CNL. Au fond, ce petit bagage interroge moins notre rapport aux objets que notre rapport au temps.
Un objet modeste qui dit beaucoup de notre rapport au temps
Le sac analogique ne combat pas la technologie, il se contente de rouvrir une concurrence que le smartphone avait close : celle des temps morts. Pendant des années, chaque minute creuse de la journée a trouvé preneur par défaut, sans délibération. Remettre un livre ou une pelote de laine dans la course, c’est rendre à ces minutes leur statut de choix.
Quatre heures d’écran par jour représentent près de 1 500 heures par an, soit l’équivalent de deux mois éveillés. La question que pose cette tendance venue de TikTok n’est donc pas anecdotique : elle revient à se demander à qui profitent nos interstices de temps, et ce qu’ils pourraient produire, en pages lues, en mailles tricotées ou en lettres envoyées, s’ils cessaient d’être un simple marché de l’attention.


