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Il y a les scènes de festival, les tapis rouges et les clips léchés. Et puis il y a une salle de classe d’école primaire, quelque part à New York, où des chanteuses parmi les plus suivies de la planète se retrouvent à répéter des mots qu’elles ne comprennent pas. Le girl group KATSEYE a troqué ses chorégraphies millimétrées contre un tableau blanc pour un épisode de Celebrity Substitute, et la vidéo tourne en boucle depuis vingt-quatre heures.
Le principe de l’émission tient en une phrase : une célébrité devient, le temps d’une journée, professeur remplaçant devant une vraie classe d’enfants. La star enseigne ce qu’elle sait faire, puis se fait interroger en retour par des élèves qui n’ont aucune raison de la ménager. Ce format, né sur les réseaux avant de devenir une série à part entière, mise sur le décalage entre la notoriété et l’innocence des enfants.
Reste une question que la séquence pose sans en avoir l’air : pourquoi une vidéo où des stars se font corriger leur vocabulaire par des gamins se hisse-t-elle en tête des tendances mondiales ?
Une série où les stars passent de l’autre côté du bureau
Derrière Celebrity Substitute se trouve Julian Shapiro-Barnum, un vidéaste américain de 27 ans révélé en 2021 par Recess Therapy, ces interviews d’enfants sur les grandes questions de la vie devenues virales. Sa deuxième création reprend la même matière première, l’inattendu qui sort de la bouche des plus jeunes, mais inverse le rapport de force avec les adultes célèbres. Amazon finance la série et rachète, à chaque tournage, la liste de fournitures scolaires dont la classe a besoin.
La troisième saison, lancée en 2026, aligne un plateau que bien des festivals envieraient : aux côtés de KATSEYE, on y croise Tom Holland, SZA, Charlie Puth, Maluma, Millie Bobby Brown ou encore Idris Elba. Les épisodes précédents avaient déjà accueilli Billie Eilish, Ed Sheeran et Kehlani. Chacune de ces stars choisit la leçon qu’elle vient donner en classe, du numéro de danse à l’exercice de diction.
Le passage de Tom Holland, plus tôt dans la saison, avait donné le ton en cumulant les vues dès sa mise en ligne. La recette est rodée : on filme une célébrité hors de son décor habituel, on la laisse improviser, et on récolte les instants où le vernis médiatique se fissure devant une classe de CE2. KATSEYE s’inscrit dans cette lignée, avec un ingrédient de plus.
Une leçon de danse, puis une leçon d’humilité
Face aux élèves, les chanteuses ont d’abord fait ce qu’elles savent faire de mieux : décomposer une chorégraphie, celle de leur titre Animal, et tenter de la faire reproduire à une classe surexcitée, à la manière des vagues de danses nées sur TikTok. La version filmée de ce moment, rebaptisée Animal (Celebrity Substitute Version), est précisément le clip qui s’est propagé sur YouTube en quelques heures.
Le retour de bâton n’a pas tardé. Une fois la danse expédiée, les enfants ont pris la main pour tester les artistes sur leur propre langue, celle de la cour de récréation. Les membres du groupe, habituées à jongler avec plusieurs langues, se sont retrouvées démunies devant un vocabulaire qui change plus vite que n’importe quel tube de l’été.
Là est le cœur de la séquence : des stars mondiales, à l’aise partout, soudain élèves d’une matière qu’aucune école n’enseigne. Ce grand écart, l’émission le cultive, et les enfants s’en donnent à cœur joie.
Le vocabulaire que les enfants leur ont fait réviser
Le lexique de la génération Alpha, ces enfants nés à partir de 2010, déroute par sa vitesse de rotation et ses origines souvent absurdes. Voici quelques-uns des termes qui reviennent le plus souvent dans ce type d’échange, et qui ont mis les chanteuses en difficulté :
- skibidi, mot à tout faire venu de la websérie Skibidi Toilet, qui peut signifier cool, mauvais ou totalement absurde selon le contexte ;
- rizz, contraction de charisma popularisée en 2021, qui désigne l’art de séduire ;
- Ohio, employé comme adjectif pour qualifier tout ce qui est étrange ou embarrassant ;
- sigma, façon de saluer celui qui incarne l’indépendance et le sang-froid.
Ces mots ne sortent pas de nulle part. La websérie Skibidi Toilet, qui a lancé le premier, cumule près de 65 milliards de vues toutes plateformes confondues, et sa chaîne d’origine dépasse 47 millions d’abonnés. Le dictionnaire Merriam-Webster a intégré plusieurs de ces termes, signe qu’ils débordent largement des cours d’école.
Pourquoi ce grand écart fait un carton
Le succès de la vidéo ne doit rien au hasard. KATSEYE est aujourd’hui l’un des groupes féminins les plus écoutés au monde : le sextuor a dépassé 37 millions d’auditeurs mensuels sur Spotify début 2026, un record pour un girl group. Chacune de ses apparitions publiques est scrutée par une communauté de fans massive et réactive.
Le format, lui, coche toutes les cases de la vidéo partageable. Il est court, drôle, sans enjeu, et il repose sur une émotion universelle : le plaisir de voir les puissants ramenés au rang de débutants, ressort que l’on retrouve dans bien des phénomènes viraux de l’été. Julian Shapiro-Barnum assume pleinement cette mécanique du jeu qu’il place au centre de son travail.
Je me demande comment amener des adultes à venir dans cette émission pour jouer et faire les idiots, exactement comme le font les enfants.
Julian Shapiro-Barnum, créateur de Recess Therapy et Celebrity Substitute, dans un entretien à CNN, le 1er août 2026
À cela s’ajoute la mécanique des plateformes. Un épisode entier se découpe en dizaines d’extraits taillés pour les formats verticaux, où chaque réplique d’enfant devient un clip autonome. La séquence de KATSEYE n’a pas eu besoin d’un plan marketing : elle a été fabriquée, dès le tournage, pour circuler.
Ce que ce succès dit de la promo des artistes
La tournée promotionnelle d’un artiste ne ressemble plus à ce qu’elle était. Passer à la radio ou en plateau télé ne suffit plus : il faut désormais goûter des sauces piquantes, répondre à des questions gênantes en voiture ou, donc, affronter une classe d’école. Ces rendez-vous, portés par des créateurs indépendants, captent une audience que les médias traditionnels peinent à retenir. Une simple vidéo de coulisses devenue virale peut désormais battre des records d’engagement.
Pour un groupe comme KATSEYE, pensé dès l’origine pour un public mondial et connecté, ce terrain est presque naturel. La vidéo virale n’est plus un à-côté de la carrière : elle en est devenue un rouage aussi important qu’une sortie de single. Chaque apparition décalée nourrit une présence permanente, entre deux projets musicaux.
Reste à voir jusqu’où ce mélange des genres peut aller sans s’user. Le jour où voir une star se faire corriger par des enfants cessera de surprendre, il faudra bien inventer le décor suivant. En attendant, une salle de classe de New York aura offert au groupe quelques minutes de vidéo qu’aucun budget publicitaire n’achète.


