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Impossible d’y échapper depuis quelques jours : sur TikTok, Instagram Reels ou YouTube Shorts, un petit personnage articulé se déhanche partout au rythme d’un morceau baptisé « Gros Freestyle ». Le phénomène porte un nom improbable, Mc Courgette, et il s’est imposé comme le premier grand emballement viral de l’année.
Derrière ce trend se cache un mécanisme simple : un filtre de l’application de montage CapCut, dopé à l’intelligence artificielle, transforme la photo de n’importe qui en pantin dansant. Deux essais ratés, un troisième qui passe, et la vidéo est prête à être partagée en moins d’une minute.
Le succès de cette courgette numérique dépasse la simple blague de cour de récré. Il raconte une bascule plus large, celle d’outils d’IA générative qui redessinent la fabrique du contenu viral en 2026. Comment un gimmick aussi absurde a-t-il pu s’imposer aussi vite, et que dit-il de la manière dont les tendances naissent désormais ?
Mc Courgette, un ex-rappeur devenu mascotte des réseaux
Derrière le pseudonyme se cache Ismaël Candide, un créateur français qui revendique plus de 100 000 abonnés grâce à des morceaux volontairement décalés. Son titre « Gros Freestyle » mêle un flow absurde, un autotune poussé à l’extrême et des paroles surréalistes, le cocktail taillé pour tourner en boucle dans une tête.
Sur son compte TikTok, l’artiste cumule aujourd’hui plusieurs centaines de milliers d’abonnés et des millions de mentions j’aime, portés par un humour potager qui tranche avec le sérieux du rap dont il vient. Cette histoire de reconversion improbable ne suffit pourtant pas à expliquer l’ampleur du raz-de-marée : le vrai moteur se trouve ailleurs, dans un outil que des millions de personnes ont désormais dans la poche.
Un template CapCut dopé à l’intelligence artificielle
Le cœur du phénomène tient dans un template proposé par CapCut, l’application de montage vidéo éditée par ByteDance, la maison mère de TikTok. Le principe est d’une simplicité redoutable : vous importez une photo, l’IA vous change en marionnette qui danse de façon comique.
Le format suit toujours le même scénario. Deux danses ratées se font recaler par un videur virtuel, avant qu’une troisième, encore plus absurde, ne finisse par passer le test. L’effet comique fonctionne à tous les coups, et chaque avatar bouge de manière légèrement différente, ce qui rend les vidéos uniques malgré un modèle commun.
L’outil n’a rien d’anecdotique. CapCut a dépassé les 800 millions d’utilisateurs actifs mensuels fin 2024 en comptant sa version chinoise, d’après les chiffres communiqués par ByteDance, ce qui met une mini-usine à effets spéciaux dans des centaines de millions de poches. Reste à comprendre pourquoi ce format précis, plutôt qu’un autre, a déclenché une telle vague.
Les ressorts d’une propagation express
La recette de la viralité n’a rien de mystérieux ici, elle empile des ingrédients connus et efficaces. Plusieurs facteurs se combinent pour expliquer la vitesse à laquelle le trend s’est répandu :
- un son entêtant, court et immédiatement reconnaissable, qui s’imprime dès la première écoute ;
- un filtre gratuit et accessible, qui ne réclame ni matériel ni compétence de montage ;
- un résultat drôle à chaque essai, quasiment impossible à rater ;
- une dimension participative qui pousse chacun à produire sa version plutôt qu’à regarder celle des autres ;
- une déclinaison sans fin, des célébrités aux animaux de compagnie, qui alimente la machine en continu.
Cette mécanique n’a rien d’inédit. Elle rappelle la façon dont un morceau de quelques secondes suffit parfois à lancer une tendance, comme lorsqu’un extrait sonore devenu mème emballe les fils pendant des semaines. La nouveauté tient à ce que l’IA supprime la dernière barrière technique : plus besoin de savoir danser, filmer ou monter pour participer.
La French touch d’un trend d’apparence universelle
Le phénomène a beau ressembler à mille autres trends venus des États-Unis, il porte une couleur très française. Le choix de la courgette, l’autotune saturé, l’esthétique du rap de quartier détourné en autodérision : tout renvoie à un humour hexagonal qui ne se traduit pas tel quel outre-Atlantique.
Le terrain, lui, est particulièrement fertile. TikTok revendique 27,8 millions d’utilisateurs mensuels en France, premier marché européen devant l’Allemagne et l’Italie, et près de 7 millions de personnes s’y connectent chaque jour, souvent plusieurs dizaines d’heures par mois. Sur une audience aussi jeune, où plus de sept utilisateurs sur dix ont moins de 24 ans, un gag visuel se propage en quelques heures.
À l’avenir, chacun aura droit à ses quinze minutes de célébrité mondiale.
Andy Warhol, artiste, formule énoncée en 1968
La formule d’Andy Warhol n’a jamais paru aussi littérale. La différence, c’est que ces quinze minutes ne demandent plus ni caméra ni carnet d’adresses, seulement une application et une photo. Chacun peut désormais fabriquer sa micro-célébrité, quitte à ce qu’elle retombe aussi vite qu’elle est montée.
Le revers du décor, quand l’IA sature les fils
Cette facilité a un prix. À mesure que les templates IA se multiplient, les plateformes se remplissent de contenus quasi identiques, un flot que les créateurs eux-mêmes surnomment le « slop », cette bouillie générée à la chaîne. Google a d’ailleurs annoncé vouloir mieux signaler les annonces fabriquées avec ses propres outils d’IA, signe que la transparence devient un sujet central.
La bascule pose aussi la question du droit à l’image, puisque le filtre anime le visage de n’importe qui, célébrité comprise, sans son accord. Le secteur, lui, avance à toute vitesse : Google a lancé son modèle Gemini Omni en mai 2026, ByteDance pousse son propre moteur vidéo, et OpenAI a de son côté engagé la fermeture progressive de Sora. Dans ce paysage, une courgette dansante ressemble autant à une farce qu’à un signal faible.
Ce que la courgette annonce pour la création en ligne
Le trend Mc Courgette finira par s’effacer, comme tous ses prédécesseurs, remplacé par le gag suivant. Ce qu’il laisse derrière lui compte davantage : la preuve qu’une idée minuscule, outillée par l’IA, peut mobiliser des millions de personnes en quelques jours, sans studio ni budget. La même mécanique qui fait exploser une vidéo en vingt-quatre heures s’applique maintenant à la création amateur.
La vraie question n’est plus de savoir si l’on sait manier ces outils, mais ce que l’on choisit d’en faire quand ils deviennent accessibles à tous. Entre l’inventivité de formats comme les gestes d’anime venus de TikTok et la lassitude d’un fil saturé de clones, l’équilibre se jouera moins sur la technologie que sur le regard qu’on porte sur elle. La courgette, elle, aura au moins réussi à faire sourire un pays entier avant de passer de mode.


